Notre colloque sur les droits des femmes face aux intégrismes religieux

9 octobre 2013
Par

Le 5 juin 2013, l’Assemblée des Femmes de Paris Ile de France et l’Assemblée des Femmes, avec Fatima Lalem, adjointe au maire de Paris chargée de l’égalité Femmes-Hommes, ont organisé un débat intitulé : « Les droits des femmes en contexte de mutation : défis, menaces, résistances face aux intégrismes religieux ».

Nos invitées étaient Shoukria Haïdar, présidente de NEGAR – Soutien aux femmes d’Afghanistan, Najet Mizouni, universitaire, ancienne candidate à l’assemblée constituante en Tunisie, ancienne syndicaliste de l’Union Générale Tunisienne du Travail, et Josée Pépin, responsable du collectif TENON de défense du centre IVG.

Après le propos introductif de Danielle Bousquet, présidente de l’Assemblée des Femmes, Nathalie Pilhes, présidente de l’Assemblée des Femmes de Paris – Ile de France a relevé que le féminin est au cœur des systèmes de pensée qui organisent nos sociétés, et ce, depuis plus de dix millénaires.

 

Nathalie Pilhes a rappelé que, contrairement aux idées reçues, la persécution des femmes et la perpétuation d’un statut inégalitaire avec les hommes, obéissent à un système de pensée patriarcal archaïque bien antérieur aux religions contemporaines.

Elle a développé le fait que l’intégrisme était une démarche politique. Il est en effet essentiel de faire la distinction entre, d’une part, la pratique orthodoxe d’une religion – qui ne concerne que l’individu et sa propre conscience religieuse, -et l’intégrisme, qui est une démarche politique dont la vocation est de rendre tout environnement compatible à ses exigences traditionnelles ou philosophiques. La pratique orthodoxe ne concerne que l’individu alors que l’intégrisme s’adresse à la collectivité. La démocratie protège la vie privée alors que l’intégrisme rend la vie privée publique au jugement collectif.

On peut ainsi considérer que l’intégrisme est le ferment d’un système anti-démocratique que l’on peut qualifier de totalitaire. En effet, une société est totalitaire quand elle veut s’occuper de tous les aspects de la vie notamment des aspects intimes comme la religion et la sexualité. La démocratie moderne se construit sur un principe fondamental d’égalité entre hommes et femmes, alors que le totalitarisme, dont l’intégrisme est le ferment, se nourrit de l’inégalité et d’une hiérarchisation des différences. La pensée démocratique s’inscrit dans une quête de justice alors que le totalitarisme s’inscrit dans une quête de pureté. Le statut égalitaire du féminin reste la clé de la démocratie, car il implique l’acceptation de l’altérité, de la différence et donc de toutes les différences. Toute société démocratique possède le devoir de préserver les valeurs fondamentales qui l’animent et de protéger ses citoyens et citoyennes, y compris contre eux-mêmes. Renoncer, ne serait-ce que furtivement, au principe fondamental d’égalité hommes/femmes, accepter une vision sexuée de la société reviendraient à permettre la légitimation de valeurs patriarcales archaïques. Le statut des femmes n’est donc pas un enjeu religieux, mais un enjeu politique. Aujourd’hui, c’est bien le statut des femmes qui décide du type de société dans laquelle nous voulons vivre.

Dès lors, comment agir ? Bien entendu, il faut alerter et mobiliser l’opinion publique et les gouvernements sur ces persécutions faites aux femmes « légitimées » par des traditions. Il faut également utiliser tous les instruments possibles. Par exemple, il convient de réinvestir activement les instances internationales sur ce sujet. Les régimes totalitaires l’ont bien compris. A l’ONU, diverses commissions chargées des droits humains ou de l’amélioration du statut du féminin (où siègent l’Iran, le Pakistan, le Congo…) ont voté des résolutions visant à préserver l’héritage des traditions et des coutumes sur les avancées humanistes des démocraties. Ces traditions patriarcales archaïques sont organisées autour de la marchandisation des femmes, des mariages forcés, de l’excision, des crimes « d’honneur ». Ces coutumes couvrent les femmes, leur interdisent le plus souvent de s’instruire, de voyager librement, de se marier librement. En Europe communautaire les élargissements de l’Europe (Pologne, Malte) ont contribué à ne plus isoler l’Irlande sur la question de l’avortement, et affaiblissent les positions communes à 27 qui s’obtiennent sur le plus petit dénominateur commun. En France, il convient d’exiger du gouvernement la modification des conventions bilatérales qui prévoient que la loi étrangère, relative au statut personnel (et concernant donc directement les femmes) s’applique sur le territoire français. A l’inverse, depuis 2003 la loi espagnole prévoit que sur un territoire, c’est la seule loi de ce territoire qui s’applique. En France encore, le 3 juin dernier devant le ministère des affaires sociales , des groupes manifestaient « pour la complémentarité femmes-hommes », alors même que la mobilisation des femmes tunisiennes a permis de retirer ce terme de « complémentarité » de la constitution.

Il y a sûrement d’autres modes d’actions, c’est pourquoi après ces quelques pistes de réflexions esquissées, Nathalie Pilhes a demandé aux oratrices de bien vouloir s’exprimer sur :

  • ce que deviennent les droits des femmes dans un contexte de montée de l’intégrisme,

  • comment s’organise la résistance, les soutiens/la vigilance internationale, les réseaux,

  • quelle est l’importance de la place des femmes en politique,

  • quels outils sont les plus pertinents, notamment, l’outil internet comme moyen de communication, pour défendre les droits des femmes face aux intégrismes.

Shakria Haïdar a indiqué qu’en Afghanistan, sur 9 millions d’enfants qui vont à l’école aujourd’hui, 45% sont des filles. La majorité des professeurs sont des femmes. Par ailleurs, de plus en plus de femmes participent à la vie publique et sociale. Pour autant, la question des droits des femmes et celle de la violence à leur égard demeure d’une grande acuité. Elle déplore que des femmes élues à l’Assemblée Nationale afghane s’opposent aux lois sur les droits des femmes. 2014 constituera une étape cruciale. Ce sera la fin de la présence militaire étrangère en Afghanistan. Il y aura des élections. Les forces intérieures n’étant pas assez fortes pour défendre les droits des femmes afghanes, Shakria Haïdar compte beaucoup sur la mobilisation étrangère, de la diaspora afghane (5 millions de personnes dans le monde), comme de l’Union européenne et de l’ONU.

A une question sur le fait de savoir quel peut être le rôle de la société civile étrangère dans ce contexte, Shkria Haïdar a indiqué que sa mobilisation était cruciale pour pousse les Etats à apporter leur soutien politique au processus qui permettrait d’affermir les droits des femmes en Afghanistan. Elle incita ainsi tous les acteurs de la société civile à adresser des courriers aux Présidents, Premiers ministres et Ministres des affaires étrangères pour leur demander la plus grande vigilance pour que le travail accompli depuis 15 ans dans ce domaine ne soit pas perdu.

Marie-Josée Pépin a rappelé qu’en France aussi, la lutte pour les droits des femmes est loin d’être acquise. C’est ainsi que la lutte est constante pour protéger le droit à l’avortement à l’hôpital Tonon. A cet égard, les anti-IVG ne doivent plus avoir le droit de manifester devant l’hôpital. Cela constitue un délit d’entrave et d’intimidation à l’égard du personnel et des femmes. A une question sur le fait de savoir s’il y a une carence dans l’application des textes ou s’il faut prendre des dispositions supplémentaires pour mieux protéger les centres IVG, Marie-Josée Pépin indique qu’il faut que la loi Neiertz soit expliquée, appliquée, améliorée. Selon elle, il faut aussi introduire dans la loi Neiertz le délit de pressions morales et psychologiques à l’extérieur de l’hôpital.

Najet Mizouni a, pour sa part, indiqué que la situation en Tunisie la faisait osciller entre inquiétude et optimisme. Pour elle, le CPR est une « Ennahda bis » qui a le même projet sociétal, notamment vis-à-vis des femmes. Elle se réjouit de l’existence de nombreux réseaux d’associations de femmes tunisiennes très impliqués dans les mobilisations pour leurs droits. Elle regrette que la gauche tunisienne ait été tétanisée par des épisodes (Femens, diffusion des films « Persépolis » et « Ni Dieu, ni maître » pendant la campagne électorale) qui ont probablement raidi une partie de la population.

Pour conclure

Parmi les très nombreuses interventions de la salle, relevons les points suivants :

  • il n’y a pas de version moderne de l’islam, mais des islamistes modernes

  • si la question des femmes n’était pas centrale en 1979 en Iran, elle l’est aujourd’hui dans les pays arabes

  • il faut que cette question devienne une vraie question diplomatique. Faut-il créer un G8 des femmes ?

La salle dans son ensemble a souhaité que le soutien aux femmes qui luttent contre les intégrismes religieux soit massivement relayé sur es réseaux sociaux.

 

La salle comble et le flot d’interventions de la salle ont témoigné du vif intérêt suscité par ce débat. Nous nous réjouissons de cette mobilisation.

Tags: , , , , , , , , ,

facebook comments:

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *