Euro 2016 – Euro Sexisme

7 juillet 2016
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Victoire de l'Olympique Lyonnais contre le club allemant Wolfsburg à la Coupe d’Europe de la ligue 2016

Victoire de l’Olympique Lyonnais contre le club allemand Wolfsburg à la Coupe d’Europe de la ligue 2016

 

Partout en France, impossible d’échapper à l’Euro 2016, qui, selon un sondage paru quelques jours avant la compétition, n’intéressait que 39% de la population interrogée… Pour autant, cet évènement a envahi nos vies depuis déjà quelques mois, à travers les journaux, magazines, radios, et chaînes télévisées. Les médias traitent de l’Euro 2016 comme d’une information primordiale, une information qui nous concernerait toutes et tous. Or, le football est joué, arbitré, commenté, regardé, consommé, … presqu’exclusivement par des hommes. Selon un rapport de l’INSEE publié en 2014, le football est le sport le moins paritaire de France. Il est dirigé par 90% d’hommes, et seulement 5,3% des pratiquants sont des femmes. La Commission européenne a estimé la proportion de femmes arbitres entre 20 et 30% en Europe contre 2,6% en France selon le journal L’Athlète. Aucun des 18 arbitres sélectionnés pour l’Euro n’est d’ailleurs une femme. De même, aucun match de l’Euro ne sera commenté par une femme sur une chaîne française. D’ailleurs, on ne dit pas : « l’Euro 2016 masculin », mais « l’Euro 2016″…

Où sont donc les femmes ? Où sont les joueuses, les entraineures, les arbitres, les supportrices, les journalistes, les commentatrices ? Pourquoi le sport le plus populaire du monde est-il si profondément et immuablement dominé par les hommes ?

Le football souffre de plusieurs maux en ce qui concerne l’égalité femmes-hommes : manque de femmes licenciées dans les fédérations ; manque de femmes dans les instances de décisions, notamment aux postes clés ; faible accès des femmes aux fonctions d’encadrement technique ; manque de visibilité du football féminin ; etc.

Le football dans sa globalité est vecteur de stéréotypes de genre. Certains instruments artistiques et médiatiques tels que la fameuse parodie « J’préfère te prévenir » de Lolywood sur une chanson de Francis Cabrel , ou encore l’article de Voici « La sélection des femmes de joueurs les plus sexy ! » publié en 2016, ne font qu’accroitre le stéréotype selon lequel le football est un sport d’homme dont les femmes sont indubitablement exclues.

Les femmes, dans le monde du foot, d’abord des WAGs : objets ou trophées.

La presse préfèrent consacrer de l’espace média aux femmes de footballeurs plutôt qu’aux consoeurs de footballeurs. Ce « produit » est a même son nom : les « WAGs, pour Wives And Girl¬friends (Femmes et petites amies) ». Un article de Voici [1] publié le 11 juin 2014 à l’occasion du mondial de football au Brésil décrivait les « WAGs » : « Ces femmes ont toutes deux choses en commun : leur plastique de rêve, et un footballeur international pour compagnon ». Quelle description valorisante! En 2016, on ne change pas des stéréotypes qui gagnent :  Voici sort un article très similaire : « Euro 2016 : la sélection des femmes de joueurs les plus sexy ! », où l’auteur résume la vie de ces femmes à : « Quand elles ne sont pas en train de vibrer en suivant les exploits de leurs amoureux sur le terrain, les femmes de footballeurs ont des vies qui font plutôt rêver entre plages paradisiaques et virées shopping de luxe. » [2]. Les femmes reléguées à être des objets, des trophées…

La rédaction de MetroNews, quant à elle, ne craint pas de dépasser les limites  : « Qu’elles soient trompées ou simplement femmes d’affaires accomplies, elles [les femmes de footballeurs] garnissent les tribunes des stades avec classe… ou pas d’ailleurs. […] Une chose est sûre, trouver des photos habillées de certaines d’entre elles relève d’une enquête digne de la CIA. » [3]

Sans parler de tous ces sites tels que Voici, Puretrend et Téléstar[4] qui proposent leur « sélection des femmes de footballeurs les plus sexy », avec un choix de photos dont la limite avec le racolage pornographique n’est plus subtile.

Déjà en 2014, la journaliste britannique Bryony Gordon dénonçait, dans un article publié dans le Daily Telegraph, la perpétuation des stéréotypes de genres par les acteurs du football : « Bien entendu il n’est pas juste de dire que les femmes ne sont pas représentées dans le football. Elles sont représentées par les WAGS et par ces présentatrices de Sky Sports qui ressemblent à des poupées Barbie. Ces femmes ne connaissent peut-être pas grand-chose au football, mais vous pouvez parier qu’elles n’ont pas été choisies pour leur capacité d’analyse du taux de passes décisives d’Andrea Pirlo dans les trente derniers mètres. La Fifa avait choisi le mannequin brésilien Fernanda Lima pour procéder au tirage au sort des groupes de la Coupe du monde [2014] et on a annoncé hier que ce serait le supermodèle Gisele Bündchen qui remettrait le trophée au vainqueur. Aucune mention de la Brésilienne Marta Vieira da Silva qui est connue pour être la meilleure footballeuse au monde. Eh oui, voilà comment le “beau jeu” voit le beau sexe : comme un bel ornement qu’on regarde avec concupiscence mais qu’il ne faut surtout pas prendre au sérieux. »

Arrogance sexiste chez les professionnels du football …

D’autres témoignages confortent le discours de Bryony Gordon. La journaliste sportive suédoise Joanna Frändén a par exemple confié être souvent victime de remarques machistes dans le monde du football. Et elle n’est pas la seule. En 2013, l’entraîneur de Luton Town (R.-U., 2006) commente à propos d’Amy Fearn, alors la première femme à arbitrer une rencontre de la Coupe d’Angleterre : « Elle ne devrait pas être là. Je sais que ça fait sexiste, mais je suis sexiste. C’est pas du football de jardin, les bonnes femmes n’ont rien à y faire».  Il y a dix ans, le Président de la FIFA, Sepp Blatter, avait suggéré que les footballeuses portent des mini-shorts pour attirer les téléspectateurs. Pourquoi ces propos propos humiliants et dégradants pour toutes les joueuses de football, professionnelles ou non, ne font-ils pas l’objet de condamnations aussi sévère que ceux tenus pour racisme? Quel message cela envoie-t-il à notre société ?

A cet égard, le sociologue du sport Philippe Damien a confié au magazine L’Athlète : « Le football est stigmatisé comme étant un sport masculin, c’est un problème de société qui apparaît dès le plus jeune âge, par exemple ce ne sont que les garçons qui jouent au foot dans la cour de récréation de l’école. C’est également un milieu très machiste qui a du mal à accepter l’arrivée des femmes, c’est une ambiance d’hommes, un sport pratiqué et dirigé par des hommes. Il n’a pas forcément envie de se développer dans le sens d’une plus grande féminisation. » Le Président de l’Association Française du Corps Arbitral Multisports (AFCAM), Patrick Vajda, va dans le même sens. Il soutient que l’absence de parité dans les instances de décision sportives est un frein à la féminisation du sport.

130ème Assemblée Général de l’IFAB (mars 2016), l’International Football Associaiton Bord, organe de la FIFA chargé de superviser, d’étudier, et de modifier les lois régissant le football

130ème Assemblée Général de l’IFAB (International Football Association Bord) en mars 2016, organe de la FIFA chargé de superviser, d’étudier, et de modifier les lois régissant le football – Où sont les femmes?

En France, la féminisation du football ne progresse que très lentement. Corinne Diacre, ancienne internationale de football française, a accédé en 2014 au poste d’entraineuse du club de ligue 2 Clermont Foot 63, faisant de cette sportive la première femme entraineuse dans le monde du football masculin professionnel français.

Sur le plan de l’arbitrage, Nelly Viennot fut la première arbitre de touche à officier lors d’un match de Ligue 1. C’était en 1996. Depuis, rares sont celles qui, comme Nelly Viennot, ont officié en tant qu’arbitres assistantes en première division. Il a fallu attendre 2008 pour que Sabine Bonnin soit la première femme à diriger, pour la première et unique fois, un match, et 2015 pour que Stéphanie Frappart soit la première femme à arbitrer des matchs de professionnels durant une saison entière en Ligue 2.

Pourtant, comme l’a signalé la Commissaire européenne Androulla Vassiliou en avril 2014, la féminisation de l’arbitrage pourrait « encourager les filles et les femmes à se tourner vers ce sport ». L’absence de modèles féminins est en effet souvent mentionnée comme un obstacle à la féminisation du sport. Les jeunes filles ont besoin de modèles auxquels s’identifier afin de déceler dans le sport des opportunités, sinon professionnelles, au moins de loisir. En 2014, la fédération française de football comptait seulement 5,3% de licences féminines, ce qui fait de la FFF l’une des fédérations les moins féminisées du pays.

… qui se retrouve dans la captation sexiste de l’espace pour jouer au foot.

Les espaces sportifs mis à disposition du public par les communes pourraient permettre aux filles de s’exercer au football. Malheureusement, comme le déplore François-Emmanuel Vigneau dans son article « Les équipements sportifs : enjeux et impensés d’une politique publique » publié en janvier 2015 dans le magazine Informations sociales, les terrains multi-sports de proximité « sont essentiellement occupés par des garçons ». L’occupation des terrains de proximité reproduit donc, elle aussi, les inégalités. Cela s’explique bien sûr par la pratique plus répandue du football chez les garçons, mais il ne faut pas négliger le sentiment de certains d’entre eux d’avoir une légitimité supérieure à celle des filles d’occuper les espaces sportifs. Plus d’une jeune fille se sont retrouvées refoulées des terrains en accès libre par leurs congénères masculins qui considèrent avoir un droit sur les terrains. Il revient donc aux mairies de garantir un accès égal aux terrains de proximité tant pour les hommes que pour les femmes.

Vaincre les stéréotypes

Il faut a317340_130477533808361_1284370932_nussi passer par une sensibilisation, dès le plus jeune âge, à la répartition égale de l’espace de récréatif et sportif. C’est à ce projet que s’adonne, depuis plus d’une dizaine d’années, l’internationale de football française Nicole Abar à travers son programme « Passe la balle ». Nicole Abar est une figure marquante du football féminin en France. Elle a assisté et participé à son ascension avec sa participation en 1974 au premier championnat de France de football féminin (le championnat existait depuis 1919 mais fut arrêté en 1932) et en 1980 au premier championnat d’Europe pour les filles. Pré-sélectionnée dès ses 17 ans en équipe de France, elle détient huit titres de championne de France en équipe. Elle lutte aujourd’hui contre le sexisme et les stéréotypes liés au genre par l’éducation, notamment sportive. Le projet « Passe la balle » fait partie des nombreuses actions de l’association Liberté aux joueuses, fondée par Nicole Abar. Les bénévoles de l’association sont en charge de l’encadrement sportif des enfants dans plusieurs écoles primaires de la région de Toulouse. Ils apprennent aux jeunes garçons et aux jeunes filles les rudiments du football, un apprentissage qui permet ensuite aux enfants de jouer ensemble, à niveau égal. Les garçons assimilent l’idée de jouer avec des filles, de reconnaitre leur talent, et de partager avec elle les espaces de récréation.

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Selon Nicole Abar : « Si on met juste le temps qu’il faut, sur la durée, avec la qualité qu’il faut, ce que les enfants peuvent apprendre, c’est justement, qu’ils ont le droit d’être, tout simplement, comme ils ont envie d’être, et qu’il n’y a pas d’espace prédéfini, de lieu prédéfini ou d’orientation prédéfinie » [5].

Des projets tel que « Passe la balle » méritent d’être valorisés au sein de nos systèmes d’éducation. La mairie du XIIIème arrondissement de Paris avait introduit le programme de Nicole Abar dans quelques écoles primaires au début des années 2000. Qu’en est-il aujourd’hui? Najat Vallaud-Belkacem s’était intéressée aux actions de Nicole Abar dans le cadre des ABCD de l’égalité lancés par le Ministère de l’Education Nationale, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, mais les ABCD de l’égalité ont été ensuite abandonnés. A défaut d’une action nationale, les territoires peuvent accroitre leurs efforts de lutte contre les stéréotypes liés au genre à travers le sport. Les cours d’éducation physique et sportive ont un réel potentiel sensibilisateur qui mérite d’être mieux exploité.

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NOS PROPOSITIONS POUR UNE PRATIQUE DU FOOTBALL PLUS EGALITAIRE

– Fixer un quota minimum de 40% de femmes dans les instances dirigeantes sportives ;
– Conditionner les aides publiques aux fédérations sportives à la mise en œuvre d’actions ciblées pour les femmes ;
– Mobiliser de façon conjointe les principaux acteurs du sport : administration, mouvements sportifs et collectivités pour améliorer la pratique féminine du football en France.
– Instaurer des critères de recrutement sexués lorsque le test est basé sur une performance physique
– Améliorer la sensibilisation à la féminisation du sport et à la mixité dès l’école. Cela passe avant tout par la déconstruction des stéréotypes de genre très présent dans le domaine du sport. Le programme de Nicole Abar : « Passe-moi la balle » doit être soutenu et largement diffusé.

 

 

[1] « Les 23 femmes de foot­bal­leurs les plus sexy de la Coupe du Monde 2014 », Voici, Mathias Alcaraz, 11 juin 2014

[2] « Euro 2016 : la sélection des femmes de joueurs les plus sexy ! », Voici, 2016

[3] « Les plus belles WAGs du foot », MetroNews, 4 mai 2016

[4] « Euro 2016 : notre top 11 des femmes de joueurs les plus sexy », Téléstar, Alice Pascal, 8 juin 2016

[5] Journal de France 3 Midi-Pyrénnées en février 2013

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